C'est un critère pour te plaire : ne pas être beau ? - Si tu avais été...  
Livre - bis 

  Nous nous étions tellement imaginé l’environnement de l’autre que nous mourrions d’envie de le découvrir. Lorsque j’ouvris la porte d’entrée, Nicky bondit pour me faire la fête. Mais dès qu’il vit Kévin, il s’immobilisa en grognant. Mon invité hésita un instant. J’en profitai pour annoncer la couleur.

-          Arrête ! C’est Kévin, c’est mon ami. Soit gentil avec mes amis !

Kévin me sourit mais son attention était surtout sur Nicky, qu’il ne quitta pas des yeux.

-          N’aie pas peur. Il réagit comme ça parce qu’il ne te connaît pas. Il n’est pas très beau mais il est super-gentil.

-          C’est ton chien ou celui de ta mère ?

-          C’est le mien, ma mère n’en voulait pas.

-          C’est toi qui l’as choisi ?

-          Oui !

-          Pourquoi lui, si tu ne le trouves pas beau ?

Rien ne lui échappait. C’était le maître des questions… Je réfléchis un instant.

-          Parce qu’il était triste ! Il n’est pas beau, mais il a du charme.

Kévin fit celui qui avait compris. Nicky vint le renifler. Je ne sais pas ce que son odorat transmit à son cerveau. Un signal sûrement : « Feu vert ! C’est bon tu peux l’adopter ! » Il commença par lui lécher les mains — Kévin se laissa faire en le caressant — alors Nicky lui fit carrément la fête.

-          Hé oh ! C’est bon ! Je t’ai demandé d’être gentil avec lui, pas de l’aimer plus que moi !

Kévin rit. Après m’avoir conquis, il allait séduire mon chien…

-          C’est quoi, comme marque ? demanda-t-il.

-          Comme marque ?

-          Je voulais dire comme race.

-          C’est un dogue.

-          Un dog, un chien !

-          Non, dogue : D-O-G-U-E. C’est un dogue français.

Kévin rit à nouveau.

-          Ça existe ça ? Oh, le pauvre.

Je continuais mon explication.

-          Ne te moque pas ! Quand je l’ai vu dans sa cage à l’animalerie, j’ai eu envie de le rendre heureux. Ce qui m’a le plus retourné, c’était son regard de mendiant. Il avait l’air tellement triste… Il était immobile. Il n’aboyait pas mais il me suppliait. Enfin, c’est ce que j’ai cru.

-          Il faisait semblant, tu crois ?

-          Non, t’as vu la tête ? Il a toujours l’air triste. Si tu le vois un jour faire un sourire, tu m’appelles. Ma mère n’en voulait pas, il était trop cher. Alors nous sommes partis, nous l’avons laissé dans sa cage.

Kévin me regardait avec de grands yeux interrogateurs.

-          Et ensuite ?

-          Pendant trois jours, à chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais sa détresse. Comme s’il m’appelait au secours.

-          T’es sentimental ?

Je m’en défendais.

-          Aider quelqu’un qui t’appelle au secours, c’est être sentimental ? Non, c’est être humain c’est tout. Que fallait-il faire ? Passer devant sans le voir ? Je ne pouvais pas. Tu pourrais, toi ?

-          Je ne sais pas.

-          Alors j’ai fait la gueule à ma mère. Je ne lui parlais plus.

-          Persécution !

-          Je ne l’ai pas persécutée. Je lui ai juste fait la gueule.

-          C’est pareil. C’est une forme de sévices.

-          Peut-être… mais en douceur.

-          Parfois c’est pire.

Il y eut un petit silence. Je le regardai, pensif. Était-ce la voix de ma conscience ? Il n’allait quand même pas remplacer ma mère et me faire la morale à chaque faux pas !

-          Et alors ?

-          Alors, elle a craqué au bout de trois jours.

-          T’as fait ta BA

-          Je ne l’ai pas fait pour ça. Pour moi, le principal c’est qu’il soit heureux. Il n’est pas beau mais je l’aime bien.

-          C’est un critère pour te plaire : ne pas être beau ?

On ne se côtoyait que depuis deux jours et il commençait déjà ses petites allusions. Je le regardai en riant.

-          Non.

Comment lui dire que si c’en avait été un, je ne l’aurais jamais remarqué et il ne serait pas là, chez moi, à faire le malin ? Je ne le lui dis pas, mais mon rire, mon regard et mon air gêné le firent à ma place. Lui semblait satisfait de sa réplique. Il ne l’avait pas dit par hasard.

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