Il avait raison, c’était vraiment la condition. – Si tu avais été… –  Chapitre 5 (5)

  Livre - bis 

Je découvris sa rue, sa maison, qu’il me fit aussi visiter. Dans un coin de sa chambre, sur un chevalet, on devinait un tableau sous un drap.

-          Qu’est-ce que c’est ?

-          Un tableau.

-          Je peux le voir ?

-          Non, ce n’est qu’une ébauche. Je te le montrerai quand il sera fini.

Il chercha à détourner mon attention.

-          J’en ai plein d’autres. Viens voir !

Il me montra tous ses tableaux. C’était un artiste. Il peignait des choses étonnantes. Je n’avais vu que ceux qu’il avait vendus à la brocante, et là, je réalisai qu’il avait gardé les plus beaux. Il insista pour que j’en choisisse un autre et me promis une surprise pour bientôt. Il me fit aussi la liste de tout ce dont j’aurais besoin pour peindre avec lui. Je le regardais, ou plutôt l’admirais pendant qu’il écrivait. Il était sérieux. Il était beau.

Sa chambre était mieux rangée que la mienne. Il avait aussi un ordinateur sur son bureau. Je n’arrêtais pas de penser que les photos de la veille devaient s’y trouver. Dans un angle, près de son lit, il y avait un ours énorme posé sur une chaise. Il n’était pas en très bon état : il lui manquait un œil et était rapiécé de partout.

-          Il est à toi cet ours ?

-          Non, je l’ai volé !

Il me renvoyait l’ascenseur. Je le regardais surpris, il me sourit…

-          À question stupide, réponse stupide !

-          D’accord, c’en était une. Mais pour ma défense, s’il fallait poser que des questions intelligentes, on n’en poserait plus ! En tout cas, cet ours est dans un triste état !

-          C’est de ma faute, je l’ai beaucoup maltraité.

-          Tu ne l’aimais pas ?

-          Si, au contraire, c’était mon meilleur ami ! Mais c’était aussi la condition.

Je ne comprenais rien.

-          Quelle condition ?

-          Je n’avais que six ou sept ans lorsque j’ai demandé à ma mère de m’acheter un ours.

Tout en l’écoutant, je me demandais où j’étais au même âge et pourquoi je n’avais jamais eu cette idée d’en demander un à la mienne. Kévin continuait son explication :

-          Comme ma mère en choisit un petit, je lui expliquais que j’en voulais un grand… pour le frapper !

-          Pour le frapper ?

-          Oui. Quand j’avais la haine, c’était lui qui prenait.

-          Et ça t’arrivait souvent ?

-          Oui, mais je lui faisais aussi des bisous. Il dormait avec moi. C’était mon ami et mon confident. Je lui disais tout !

Moi, j’aurais bien voulu connaître tous les secrets que cet ours avait entendus. Kévin était ému et très sérieux. Il regardait son ours, songeur. À quoi pensait-il ? Je ne voulais pas lui rappeler de mauvais souvenirs alors je fis une pointe d’humour.

-          Tu traites toujours tes amis de la même façon ?

-          Oui. Pourquoi ? Tu veux devenir mon ami ?

Nous éclatâmes de rire ensemble. À quoi faisait-il allusion ? Aux bisous dans le lit ou aux coups de poing dans le ventre ? Pourtant, il avait raison. Pour devenir son ami, c’était vraiment la condition. Des bisous, j’en ai reçu, des coups aussi. Ce n’était pas les mêmes que ceux de l’ours, mais ça fait aussi mal. Néanmoins, je ne t’en veux pas. Dans une autre vie, je voudrais être ton ours !

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