Tu n’as pas daigné tourner la tête, tu m’as ignoré mademoiselle. Pourtant, moi, je t’ai remarquée. C’est ton regard figé qui m’a interpelé. Qui regardais-tu ? Tu n’étais pas discrète, tu avais l’air de t’en foutre, non, tu ne nous as pas vu tout simplement. Tu étais seule avec elle. Alors il fut facile d’identifier l’objet de tes désirs.

Tu étais tranquillement assise sur ces inconfortables sièges de salle d’embarquement. Tranquillement ? Non, pas tant que ça. Tu avais un livre ouvert sur les genoux, mais je doute qu’hier tu aies beaucoup avancé dans ta lecture. Tes lunettes étaient négligemment posées sur le haut de ta tête, un ruban avec une grosse fleur blanche noué sur ton chignon. Les ourlets retournés de ton jean nous permettaient de mieux voir tes chevilles et tes grands talons-hauts. Tu avais une magnifique veste noire, cintrée. Un petit foulard blanc, rayé de bleu et de rouge, noué autour du cou. Tu n’étais pas ordinaire, tu étais très élégante, mademoiselle. Pourtant, elle ne t’a pas vu, tu n’as pas eu droit au moindre regard, au moindre égard.

Non, tu n’étais pas à ta lecture. Cette belle jeune fille blonde qui te tournait le dos, tu ne l’as pas quitté des yeux. Sauf quand elle se retournait, elle l’a fait plusieurs fois, elle n’arrêtait pas de gigoter, alors tu replongeais dans ta lecture. J’ai aussi vu ton regard inquiet quand ce beau mec est venu s’asseoir en face, les yeux braqués sur elle. Elle ne l’a même pas vu.

Alors tu t’es levée, tu es passée près d’elle en feignant l’indifférence comme si elle n’existait pas. Quand tu es revenue, d’autres passagers avaient pris ta place, alors tu t’es assise plus près d’elle. Vous étiez dos à dos, légèrement décalées. Assise de travers, tu pouvais la surveiller du coin de l’œil.

Si un jour, les ordinateurs des compagnies aériennes sont connectés aux futurs fichiers confidentiels de la police ou à ceux des agences matrimoniales, ils pourraient alors regrouper les gens dans les avions par affinité, selon leurs goûts, leurs orientations... Mais hier, celui d’Air France ne l’était pas, il vous a séparées, tu as perdu ton amie, mademoiselle.

Heureusement l’avion avait du retard. Tu es resté plus longtemps près d’elle et moi j’ai eu le temps de sortir une feuille de papier et d’écrire ce petit souvenir d’un jour. L’histoire de cette belle passante, qui ne t’a pas vue et que tu n’as pas su retenir.

Merci mademoiselle, c’est la première fois depuis longtemps, que j’apprécie qu’un avion ait tant de retard.           

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