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Après Pagnol mais avant Maupassant, Barjavel et Clavel, l’auteur que je préfère c’est Daudet. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’a pas écrit que les lettres de mon moulin. Et dans ce livre il n’y a pas que « La chèvre de monsieur Seguin », il y a aussi « Les vieux » et « Le secret de maître Cornille ».

Du « Petit chose » je n’avais lu que ce qu’on m’avait forcé à lire au collège. C’est vous dire la médiocrité de mes profs de français qui ne m’ont jamais donné l’envie d’en lire plus. Je suis en train de corriger cette lacune, et à chaque chapitre je suis ou en admiration devant son style, ou écroulé de rire devant son humour. Voyez cet extrait du chapitre IV : Le cahier rouge.


Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord, ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou presque plus ; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en temps, mais ce n'était plus avec le même entrain ; maintenant, si vous aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour l'obtenir... Des choses incroyables ! Un carton à chapeaux que Mme Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours... A la maison, on ne s'apercevait de rien ; mais moi, je voyais bien que Jacques avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin, parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas ; je l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du lit et marcher à grands pas dans la chambre... tout cela n'était pas naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que Jacques allait devenir fou.

Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un mouvement d'effroi ; mon pauvre Jacques ! Lui, ne s'en aperçut pas, et prenant gravement une de mes mains dans les siennes :

— Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me jurer que tu n'en parleras jamais. 

Je compris tout de suite que Jacques n'était pas fou.

Je répondis sans hésiter :

— Je te le jure, Jacques.
— Eh bien, tu ne sais pas ?..., chut !... Je fais un poème, un grand poème.
—  Un poème, Jacques ! Tu fais un poème, toi !

Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main :

RELIGION ! RELIGION !

Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)

C'était si grand que j'en eus comme un vertige.

Comprenez-vous cela ?... Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait : Religion ! Religion ! Poème en douze chants. Et personne ne s'en doutait ! Et on continuait à l'envoyer chez les marchands d'herbes avec un panier sous le bras ! Et son père lui criait plus que jamais :

— Jacques, tu es un âne !...

Ah ! Pauvre cher Eyssette (Jacques) ! Comme je vous aurais sauté  au cou de bon cœur, si j'avais osé, mais je n'osai pas... Songez donc !... Religion ! Religion ! Poème en douze chants !... Pourtant la vérité m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé. Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant ; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison :

Maintenant que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien ; ce n'est qu'une affaire de temps.

Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier rouge :

Religion ! Religion !
Mot sublime ! Mystère !
Voix touchante et solitaire.
Compassion ! Compassion !

Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.

Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir à bout...

Que voulez-vous ? Les poèmes ont leurs destinées ; il paraît que la destinée de Religion ! Religion ! Poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge ?... Oh ! Le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.

Jacques me dit :

- Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.

Savez-vous ce que j'y mis, moi ?... Mes poésies, parbleu ! Les poésies du petit Chose. Jacques m'avait donné son mal.

 

 

Je me demandais d’où j’avais chopé cette habitude de coller des ( !…) et des ( ?...) partout. Je commence à comprendre. J Destinées des destinées, Alphonse, tu m’as donné ton mal. Je ne veux pas parler du talent bien sûr mais juste des ( !...) et des ( ?...) !... 

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