Livre - bis-copie-1
Et si c’était lui... Je ne m’en serai jamais remis ! Chapitre 4 (3)

 

Vers le 12 mai, j’arrivais au lycée pour apprendre une bien triste nouvelle : Julien était mort !

-     Julien ? Que s’est-il passé ?

-     Il roulait en mobylette et s’est fait écraser par un camion !

Je n’en croyais pas mes oreilles ! Julien était dans ma classe, c’était un garçon un peu efféminé, très discret, serviable, souriant et toujours de bonne humeur.

-     Ce n’est pas possible !

-     Si ! C’est peut-être un suicide.

-     Pourquoi ?

-     On ne sait pas, c’est un bruit qui court.

Les élèves qui avaient besoin d’en parler se réunirent dans la cour par petits groupes, chacun donnant des détails sur ce qu’il savait. Mais personne ne savait rien. On évoquait la dernière fois qu’on l’avait vu, ses dernières paroles, etc. Soudain, je réalisai que j’étais juste en face du bel inconnu, qui me troublait tant. Nous restâmes un moment, les yeux dans les yeux. Combien de temps ? Je n’en sais rien, probablement pas aussi longtemps que cela m’a paru. Face à lui, j’étais mal à l’aise et perdais toute notion du temps. Comme d’habitude, il était sombre et silencieux. Il écoutait les autres. À quoi pensait-il ?

Julien était parti sans donner d’explication. S’était-il vraiment jeté sous ce camion ? Comment le savoir ? Alors chacun donnait son avis. Certains parlaient de lâcheté, d’autres de courage… On aurait aimé comprendre.

Quand on est jeune, la mort est tellement improbable que nous n’y pensons pas. Mais elle sait nous rappeler qu’elle existe. Quand elle frappait ainsi, comme la foudre, si près de moi, j’étais toujours étonné d’avoir été épargné. Je ne pouvais m’empêcher de me dire : pourquoi lui et pas moi ? Je me suis toujours senti impuissant, autant pour l’expliquer, que pour consoler ceux qu’elle afflige.

Si c’était vrai, quel désespoir avait poussé Julien à commettre un tel geste ? Beaucoup se moquaient de son air efféminé. Je me demandais pourquoi, ce qui paraissait évident chez lui, ne se voyait pas chez moi. Aimait-il vraiment les garçons ? Alors que moi, j’aimais réellement celui qui était là, en face de moi, mais ça ne se voyait pas et personne ne s’en doutait, à part lui peut-être. Et si chez moi ça ne se voyait pas, combien d’autres, vivaient-ils la même chose ? Pour Julien, nous n’avions rien vu venir. Si c’était véritablement un suicide, il y avait forcément eu des alarmes. Personne n’avait été à ses côtés pour l’aider, pour le soutenir, pour l’en dissuader.

C’était mon frère de cœur. Nous avions la même faiblesse — si c’en est une — mais je ne me reconnaissais pas en lui. Je l’avais toujours ignoré. Finalement, j’étais peut-être pire que ceux qui se moquaient de lui. Et parmi ceux-là, combien éprouvaient les mêmes sentiments ? Je pensais à ses parents. Avait-il des frères ou des sœurs ? Je n’en savais rien, je ne connaissais pas sa famille. Nous ne connaissons rien des autres et il faut de telles extrémités pour se poser ce genre de questions. Je ne connaissais rien de celui que j’aimais le plus, que saurais-je de Julien qui m’était indifférent ? Et si c’était lui que la mort avait frappé, je ne m’en serais jamais remis ! Il était là, il me regardait, il avait l’air très affecté, pensait-il aux mêmes choses que moi ?

 

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