Livre - bis-copie-1
L'homosexualité plus acceptée...  Chapitre 4 (5)
 

 

Ce soir-là, je parlais peu. En réalité, je déprimais complètement. On mit cela sur le compte de la mort de Julien. C’était en partie vrai, mais la vraie raison de ma déprime venait du fait que je pensais à celui qui n’était pas là, comme d’hab, et qui pleurait avec moi tout à l’heure, quand nos épaules s’étaient touchées. Les filles et ma mère avaient raison, je n’étais pas là, j’étais encore au cimetière. Pas avec Julien, j’y étais avec mon amoureux. Comment le leur dire ? Pourquoi était-ce si difficile ? Pourquoi n’avais-je pas le droit de l’aimer ?

Je n’avais pas trop envie de reparler de l’enterrement. Les filles non plus, je pense. Mais bien sûr, ma mère ne put s’en empêcher.

-     Tu le connaissais bien ce jeune homme qui est mort ?

-     Depuis que nous sommes ici, j’ai toujours été dans sa classe mais je ne savais rien de lui.

-     Pourtant sa mort t’a complètement retourné.

-     Il est mort ! Il est mort, maman ! Il était là avec nous, tous les jours et il est mort ! On ne le reverra plus jamais ! Je n’arrête pas d’y penser.

-     C’était vraiment un suicide ?

-     On n’en sait rien !

-     Pourquoi se serait-il donné la mort ?

Lætitia prit la parole :

-     Il était un peu efféminé, on pensait qu’il était homo. Tout le monde se moquait de lui à cause de ça.

Ma mère continuait son interrogatoire :

-     Tout le monde ?

-     Non, pas tout le monde, dis-je, seulement les cons… C’était un mec bien, il était calme et réservé. Il s’est toujours laissé insulter sans rien dire. On n’a jamais rien fait pour le défendre. Je ne sais pas comment il faisait pour supporter tout ça.

-     C’est peut-être justement qu’il ne le supportait plus, dit Lætitia.

-     Il était vraiment homo ? demanda ma mère.

-     Comment le savoir ? Je n’en ai jamais discuté avec lui. Le savait-il lui-même !

-     Si, lui, il devait le savoir !

-     Maman, c’est quoi un homo ? C’est quelqu’un qui a des rapports sexuels avec une personne du même sexe. Julien avait mon âge. Je ne l’ai jamais vu fréquenter personne. Il était seul, il n’avait pas d’amis. Quand j’y repense aujourd’hui, on l’a condamné sur les goûts qu’on lui prêtait. Ça s’appelle du délit d’intention ! C’est grave ! C’était un jeune étudiant comme les autres qui ne demandait rien, si ce n’est le droit de vivre sa vie. Il n’a probablement jamais eu de rapports sexuels avec personne. Il est mort parce qu’il avait l’air de…

-     Même si l’homosexualité est plus acceptée de nos jours, les homos seront toujours montrés du doigt, dit ma mère.

Je fis un bond.

-     Acceptée ! Tu plaisantes. Julien avait l’air efféminé mais ça ne prouve rien. Il y en avait probablement d’autres, au cimetière aujourd’hui, qui n’en ont pas l’air mais qui le sont. Peut-être Julien était-il amoureux en secret, peut-être étouffait-il dans sa peau, peut-être a-t-il eu peur ? On ne le saura jamais.

-     Peur de quoi ? demanda Lætitia.

-     Peur des autres. Il était insulté alors qu’il n’avait jamais rien fait. Il a sûrement eu peur de l’avenir. Et s’il n’était pas homo, il a réalisé que toute sa vie, on le traiterait comme si… Je n’arrête pas d’y penser. Où étions-nous quand il avait besoin d’aide ?

-     Je n’avais jamais pensé à tout ça, dit-elle.

-     On ne pense jamais à rien. On y pense quand c’est trop tard.

-     C’était la première fois que j’allais à l’enterrement d’un jeune de mon âge, dit Lætitia.

-     Oui, c’était la première fois de plein de choses aujourd’hui.

-     C’est-à-dire ?

-     La première fois qu’on enterrait un copain. La première fois que je voyais autant de faux-culs réunis en un même lieu. Car tous ceux qui le méprisaient et l’insultaient hier étaient là aujourd’hui avec l’air consterné et effondré. Je ne supporte pas cette hypocrisie. La première fois aussi…

Je m’arrêtais à temps. Je ne pouvais pas leur dire que c’était la première fois que je me faisais presque draguer dans une église.

-     Oui, continue ! dit Lætitia.

J’aurais aimé, mais ce n’était pas facile. Je cherchais péniblement quelque chose à dire.

-     La première fois… que je voyais sa famille. Les pauvres, ils ne s’en remettront jamais. Ils vont y penser toute leur vie.

-     C’était son petit frère qui pleurait tant ?

-     Oui sûrement, il lui ressemblait…

J’avais un peu cassé l’ambiance. Pourtant, ma mère avait peut-être raison pour une fois. Ça me faisait du bien d’en parler, ou de le crier, car c’est un peu ce que j’avais fait.

-     C’est à tout ça que tu pensais pendant l’enterrement ? me demanda Lætitia.

-     Oui, à tout ça, et à bien d’autres choses encore !

Je vis dans son regard qu’elle mourrait d’envie de savoir quelles étaient ces autres choses mais elle ne me posa pas la question.

-     Décidément, tu ne manqueras jamais de me surprendre ! dit-elle.

 

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